Depuis quelques jours, une vague de vidĂ©os virales dĂ©ferle sur TikTok et X, mettant en cause les plus grands noms du luxe mondial : HermĂšs, Louis Vuitton, Chanel, Prada, Gucci⊠Ces contenus, relayĂ©s massivement et tournĂ©s en anglais par des entrepreneurs chinois, affirment que la majoritĂ© des produits de luxe occidentaux seraient en rĂ©alitĂ© fabriquĂ©s en Chine, puis revendus Ă des prix exorbitants en Occident, avec pour seule diffĂ©rence lâapposition dâun logo prestigieux. Un sac HermĂšs vendu 38 000 dollars aux Ătats-Unis ne coĂ»terait, selon ces vidĂ©os, que 1 400 dollars Ă produire dans une usine chinoise, voire moins pour dâautres modĂšles ou marques.
Une offensive numérique sur fond de tensions commerciales
Cette campagne de « rĂ©vĂ©lations » intervient dans un contexte de guerre commerciale entre la Chine et les Ătats-Unis, marquĂ©e par une hausse spectaculaire des droits de douane amĂ©ricains sur les produits chinois. En reprĂ©sailles, des fabricants chinois auraient levĂ© des clauses de confidentialitĂ©, dĂ©voilant les coulisses de la fabrication de produits de luxe et affirmant que certaines usines, comme la prĂ©tendue « Hua Shili » Ă Hangzhou, produiraient Ă la fois pour les grandes maisons europĂ©ennes et pour des marques locales comme Shein. Ces vidĂ©os, souvent accompagnĂ©es dâimages dâateliers et de calculs de marges, cassent le mythe dâun luxe exclusivement « made in France » ou « made in Italy », et alimentent le dĂ©bat sur la valeur rĂ©elle des produits de luxe.
Entre réalité, contrefaçon et storytelling numérique
Pourtant, une enquĂȘte approfondie rĂ©vĂšle que ces affirmations sont largement exagĂ©rĂ©es, voire infondĂ©es. Dâabord, aucune trace de lâusine « Hua Shili » nâexiste dans les registres officiels chinois. Ensuite, la lĂ©gislation europĂ©enne impose des critĂšres stricts pour lâappellation « Made in France » ou « Made in Italy » : au moins 50 % du prix de revient unitaire doit ĂȘtre acquis dans le pays concernĂ©, et la transformation finale doit y ĂȘtre rĂ©alisĂ©e. Les groupes comme LVMH ou HermĂšs maintiennent lâessentiel de leur production en France ou en Italie, mĂȘme si certaines composantes ou matiĂšres premiĂšres peuvent provenir dâAsie. Les sacs HermĂšs, par exemple, sont fabriquĂ©s dans des ateliers français par des artisans hautement qualifiĂ©s, chaque piĂšce nĂ©cessitant entre 15 et 40 heures de travail et un savoir-faire transmis sur plusieurs annĂ©es.
Les articles prĂ©sentĂ©s dans les vidĂ©os virales sont en rĂ©alitĂ© des « pingti » : des produits de contrefaçon haut de gamme, fabriquĂ©s en Chine avec des matĂ©riaux similaires Ă ceux des grandes marques, mais sans bĂ©nĂ©ficier du mĂȘme niveau dâartisanat ni des contrĂŽles qualitĂ© imposĂ©s par les maisons de luxe. Cette tendance, qui vise Ă valoriser le savoir-faire chinois et Ă dĂ©noncer le « story-telling » occidental du luxe, sâinscrit dans une stratĂ©gie de communication offensive, exacerbĂ©e par les tensions gĂ©opolitiques actuelles.
Un débat sur la valeur du luxe et la perception des consommateurs
Au-delĂ de la polĂ©mique, cette vague sur les rĂ©seaux sociaux soulĂšve des questions de fond sur la valeur perçue du luxe, lâopacitĂ© des circuits de production et la force du branding. Si les marges rĂ©alisĂ©es par les maisons de luxe sont effectivement Ă©levĂ©es, elles sâexpliquent aussi par lâinvestissement dans la crĂ©ation, le marketing, le contrĂŽle qualitĂ©, et le maintien dâune image dâexcellence. Les consommateurs, de plus en plus informĂ©s et critiques, rĂ©clament une transparence accrue sur la provenance et la fabrication des produits quâils achĂštent.
En dĂ©finitive, si la Chine joue un rĂŽle croissant dans lâindustrie mondiale, la fabrication des produits de luxe reste largement ancrĂ©e en Europe pour les grandes maisons, et les vidĂ©os virales relĂšvent davantage de la dĂ©sinformation et de la promotion de contrefaçons que dâune vĂ©ritable « rĂ©vĂ©lation » sur lâindustrie du luxe. Le dĂ©bat, lui, ne fait que commencer, entre mythe, rĂ©alitĂ© et enjeux gĂ©opolitiques.